Quand l’information devient un champ de bataille
Nous ne vivons pas une drôle d’époque.
Nous vivons l’époque normale des pouvoirs en crise : une époque où chaque camp, chaque État, chaque appareil politique, chaque machine médiatique veut imposer son récit, son vocabulaire, ses indignations, ses silences.
L’information n’est plus un simple rapport aux faits.
Elle est devenue un front.
Un territoire à tenir.
Un poste d’artillerie idéologique.
Une arme de guerre dirigée contre l’adversaire, mais aussi contre les populations qu’il s’agit d’aligner, de discipliner, de faire consentir.
La guerre des déclarations est partout.
On la voit dans les communiqués croisés entre Washington et Téhéran, où chacun prétend chercher la paix tout en accusant l’autre d’empêcher toute “vraie négociation”. On la voit entre Moscou et Kyiv, où chaque camp dit tendre la main tout en expliquant que l’autre n’est pas sérieux ou viole les trêves. On la voit encore entre Israël et le Hamas, où chaque massacre, chaque frappe, chaque blocage, chaque exigence devient immédiatement une bataille de version, de légitimité et de propagande. Le sang coule sur le terrain, mais la guerre du récit, elle, tourne en continu.
Et ce mécanisme ne s’arrête évidemment pas aux conflits militaires.
À droite comme à gauche, chacun accuse l’autre de manipuler, de travestir, d’exagérer, de sélectionner, de détourner. Et, pour une fois, il faut bien l’admettre : dans bien des cas, les deux disent vrai. Non pas parce qu’ils chercheraient honnêtement la vérité, mais parce qu’ils reconnaissent chez l’adversaire des méthodes qu’ils pratiquent eux-mêmes.
La manipulation de l’information n’est pas un accident.
Ce n’est pas une bavure du système.
C’est le système lui-même.
C’est une technique de gouvernement des esprits.
Une manière de fabriquer du consentement, de distribuer les bons et les mauvais points, de désigner les sujets qu’il faut voir, ceux qu’il faut taire, et ceux qu’il faut regarder uniquement sous l’angle autorisé.
Le problème n’est donc pas seulement qu’il existe des mensonges.
Le problème est plus profond : même quand les faits sont réels, ils sont découpés, hiérarchisés, montés, commentés, encadrés, puis mis au service d’une lecture partisane du monde. On ne ment même plus toujours en inventant ; on ment en choisissant, en cadrant, en répétant, en amputant.
Et le plus intéressant, c’est que cette orientation est parfois assumée presque tranquillement.
Delphine Ernotte déclarait en 2015 : « On a une télévision d’hommes blancs de plus de 50 ans et cela, il va falloir que ça change. » Pascal Praud, lui, affirmait en 2025 que « l’objectivité en journalisme n’existe pas ». Les mots diffèrent, les postures aussi, mais l’aveu est le même : il ne s’agit pas seulement d’informer, il s’agit d’orienter.
Deux blocs médiatiques, deux biais, une même logique
Il existe aujourd’hui, de manière grossière, visible et presque caricaturale, deux grands blocs médiatiques rivaux.
Ils se détestent en façade, se dénoncent en continu, s’accusent mutuellement de propagande, de manipulation et de malhonnêteté. Et pourtant, derrière leurs postures ennemies, ils partagent une même fonction : encadrer les esprits, distribuer le permis de penser, et rappeler sans cesse au public dans quel camp il est prié de se ranger.
D’un côté, une information de droite, parfois de droite dure, parfois franchement d’extrême droite, relayée par des chaînes et des titres comme CNews, le JDD, Valeurs actuelles ou Frontières.
Leur mécanique est désormais bien huilée : l’insécurité, l’immigration, le désordre, la décadence, l’identité, le déclassement, la menace permanente. Leur monde est un monde au bord de l’effondrement, un pays assiégé, débordé, dissous, qu’il faudrait remettre au pas, réarmer, purifier, discipliner. Ils ne décrivent pas seulement une société : ils fabriquent un réflexe d’adhésion à l’ordre.
De l’autre côté, une information de gauche ou de centre-gauche culturel, relayée par une partie de l’audiovisuel public et par des titres comme Le Monde, Libération ou Mediapart.
Ici, le registre change, mais le procédé demeure. Il ne s’agit plus principalement de gouverner par la peur, mais par la morale. Les sujets sont mis en scène sous l’angle de la vertu, les désaccords sont transformés en fautes, les oppositions deviennent des soupçons, et les paroles jugées impures sont filtrées avant même d’être discutées. On n’y combat pas seulement des idées : on y trie les êtres entre fréquentables et infréquentables.
Dans un camp, l’opposant est toujours un barbare, un ensauvagé, un complice du chaos.
Dans l’autre, il devient vite un fasciste, un réactionnaire, un agent de la haine, ou, selon les sujets, un apologiste du terrorisme.
Dans les deux cas, la mécanique est la même : chaque bloc s’installe dans le camp du bien, de la raison, de la civilisation ou de la justice, et rejette l’adversaire dans le camp du mal absolu.
Ainsi, penser de travers ne signifie plus seulement se tromper.
Cela signifie être suspect.
Être dangereux.
Être moralement disqualifié avant même d’avoir parlé.
Les uns jouent de la peur.
Les autres jouent de la vertu.
Les uns parlent d’ordre.
Les autres parlent de responsabilité, de lutte contre le fascisme, de protection du débat public.
Mais dans les deux cas, il s’agit bien moins d’ouvrir un espace de compréhension que de conduire le public à une conclusion préparée d’avance : nous sommes le rempart, les autres sont la menace.
Le procédé, lui, ne change jamais.
On ne montre pas le réel nu.
On le découpe.
On le choisit.
On le hiérarchise.
On l’éclaire d’un seul côté.
On grossit ce qui sert la thèse.
On réduit ce qui la contredit.
Et l’on appelle ensuite cela “informer”.
Manipuler, ce n’est pas forcément inventer
On se trompe souvent sur ce qu’est la manipulation de l’information.
On imagine volontiers qu’elle commence avec le mensonge brut, la fausse nouvelle, le montage grossier, l’invention pure et simple. En réalité, la manipulation la plus efficace est souvent bien plus fine. Elle consiste à dire des choses vraies, mais à moitié. À montrer un fait, mais pas son contexte. À exhiber un détail pour masquer l’ensemble. À répéter ce qui sert, et à reléguer ce qui gêne.
Manipuler, ce n’est donc pas forcément inventer.
C’est choisir.
C’est cadrer.
C’est hiérarchiser.
C’est décider ce qui mérite l’ouverture d’un journal, ce qui sera noyé en page seize, ce qui sera traité comme un scandale national et ce qui sera ramené à un incident secondaire.
Ce n’est pas la même chose de dire “émeute”, “colère”, “violence”, “résistance”, “terrorisme”, “riposte”, “bavure” ou “crime”.
Le vocabulaire n’est jamais innocent.
Le mot choisi contient déjà le jugement.
Et souvent, il contient déjà la conclusion que le public est censé adopter.
C’est pour cela que personne ne parle de nulle part.
Personne ne parle depuis un ciel neutre, au-dessus de la mêlée, lavé de tout intérêt, de toute idéologie, de toute fidélité de camp. Ceux qui prétendent regarder le réel “objectivement” regardent souvent depuis un poste déjà situé : une rédaction, une classe, une culture politique, un intérêt d’appareil, parfois même une position de pouvoir qu’ils ne voient plus tant elle leur paraît naturelle.
Autrement dit, on ne ment même plus toujours en fabriquant du faux.
On ment en présentant un angle particulier comme s’il était l’évidence même.
On ment en faisant passer un point de vue situé pour le simple reflet du réel.
On ment en parlant depuis quelque part, tout en prétendant parler de nulle part.
La droite médiatique prend ainsi un fait réel et l’étire jusqu’à en faire la preuve que tout s’effondre.
La gauche médiatique prend un autre fait réel et le recadre jusqu’à faire disparaître ce qu’il pourrait avoir de dérangeant pour son propre récit.
Dans les deux cas, il ne s’agit pas de comprendre le monde, mais de le faire entrer de force dans une grille déjà prête.
Et c’est bien là le cœur de la manipulation moderne :
non pas tant fabriquer de faux événements,
mais administrer le réel à dose choisie, sous angle imposé, pour produire chez le public la réaction attendue.
La dénonciation est elle aussi devenue partisane
Le plus révélateur, ce n’est pas seulement la manipulation de l’information.
C’est la manière dont sa dénonciation devient, elle aussi, entièrement partisane.
On ne conteste pas un fait parce qu’il serait faux.
On le conteste parce qu’il vient du mauvais camp.
On ne répond pas à une critique sur le fond.
On commence par demander qui parle, d’où il parle, pour qui il parle, et surtout quel intérêt politique il sert.
La vérité n’est plus examinée pour elle-même ; elle est filtrée par l’identité supposée de celui qui l’énonce.
On l’a vu avec la commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public, créée à l’initiative du groupe UDR le 28 octobre 2025, avec Charles Alloncle comme rapporteur. Une partie de la gauche médiatico-politique n’a pas d’abord répondu sur le fond aux griefs visant le service public ; elle a surtout entrepris de délégitimer la commission par son origine politique, ses arrière-pensées supposées et l’identité de ceux qui la portent. Quand les faits gênent, on attaque d’abord le messager. (Assemblée Nationale)
Le même réflexe existe à droite, avec une brutalité symétrique.
Quand une partie de la gauche exprime sa solidarité avec les Gazaouis ou rappelle l’ampleur du massacre infligé aux Palestiniens, la réponse de droite consiste très souvent à ramener tout le débat au 7 octobre 2023, comme si ce seul rappel suffisait à suspendre toute lecture de ce qui a suivi. Or l’attaque menée ce jour-là a fait environ 1 200 morts en Israël, tandis que la guerre menée ensuite à Gaza a conduit à un bilan palestinien d’environ 70 000 morts reconnu comme plausible jusque dans les briefings de l’armée israélienne relayés par Reuters. Réduire tout échange sur Gaza au seul 7 octobre, c’est donc non pas informer, mais choisir le point de départ qui permet de taire le reste. (Reuters)
Dans les deux cas, le procédé est identique.
Quand les faits gênent, on ne les affronte pas vraiment.
On attaque la source.
Ou bien on choisit le morceau d’histoire qui permet d’annuler tout le reste.
La dénonciation n’est donc plus une recherche d’honnêteté.
Elle est devenue une arme de camp.
La gauche dénonce la droite non parce qu’elle ment toujours, mais parce qu’elle parle depuis la droite.
La droite dénonce la gauche non parce qu’elle falsifie toujours, mais parce qu’elle parle depuis la gauche.
Et chacun croit avoir répondu lorsqu’il a seulement désigné l’ennemi.
Autrement dit :
on ne cherche plus à savoir ce qui est vrai, faux, tronqué ou partiel ;
on cherche d’abord à savoir qui a parlé, afin de décider immédiatement s’il faut écouter, excuser, hurler ou censurer.
C’est là une forme avancée de décomposition du débat public.
Ce ne sont plus les faits qui commandent les positions.
Ce sont les appartenances qui décident à l’avance de ce qu’un fait aura le droit de signifier.
Quand l’État veut arbitrer le vrai
Comme toujours, quand la guerre médiatique s’intensifie, l’État se présente comme arbitre.
Il arrive en surplomb, se donne le beau rôle, prétend protéger les citoyens contre le mensonge, la manipulation, les excès, les algorithmes, les passions mauvaises. Mais derrière cette posture de gardien raisonnable, il y a une vieille tentation de pouvoir : contrôler ce qui circule, ce qui se dit, ce qui se voit, et même la manière dont les individus accèdent au monde.
Le problème n’est pas seulement la censure brutale.
Le problème, c’est tout l’arsenal plus propre, plus moderne, plus technocratique, par lequel le pouvoir cherche à encadrer le débat public sans jamais assumer franchement qu’il veut le discipliner. On ne parle plus d’interdire, on parle de “réguler”. On ne parle plus de contrôler, on parle de “protéger”. On ne parle plus de trier les paroles, on parle de “responsabilité” ou de “lutte contre la désinformation”.
Sous Macron, cette logique est devenue particulièrement visible. Fin 2025, il a défendu l’idée d’une action plus rapide contre certaines “fausses informations” sur les réseaux sociaux et a soutenu un dispositif de “label” destiné à distinguer les sites d’information des autres contenus. Présenté comme une mesure de clarté, ce type d’outil revient malgré tout à installer une autorité de tri entre la parole légitime et la parole suspecte. (Vie Publique)
La même logique apparaît dans l’obsession actuelle autour des réseaux sociaux et des mineurs. La France a instauré en 2023 une majorité numérique à 15 ans pour l’inscription sur les réseaux sociaux, et une proposition de loi voulue par Emmanuel Macron a encore avancé au printemps 2026 pour aller vers une interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Qu’il existe un problème réel avec les plateformes, l’addiction ou la destruction de l’attention, personne de sérieux ne le nie. Mais la réponse de l’État reste fidèle à lui-même : interdire, encadrer, filtrer, surveiller. Toujours moins d’autonomie, toujours plus de tutelle. Toujours moins d’éducation populaire, toujours plus de gouvernement des usages. (Vie Publique)
Le même mouvement se retrouve dans l’audiovisuel. En février 2025, le Conseil d’État a jugé que l’Arcom n’avait pas commis d’illégalité en écartant C8 et NRJ12 dans la procédure TNT. En 2025 puis 2026, l’Arcom a aussi renforcé ses mesures de blocage contre plusieurs médias russes visés par des sanctions européennes. Que l’on approuve ou non ces décisions n’efface pas la logique de fond : l’État et ses régulateurs s’habituent toujours davantage à décider de ce qui peut rester dans l’espace public, de ce qui doit en sortir, et de ce qui peut encore être accessible à la population. (Conseil d’État)
C’est cela qu’il faut voir : l’État ne se contente plus de gouverner les corps, les budgets ou les institutions.
Il veut aussi gouverner les flux d’attention, les circuits de légitimité, les accès à la parole. Il ne veut pas seulement empêcher le faux ; il veut se réserver, directement ou indirectement, le pouvoir de dire ce qui mérite d’être tenu pour vrai, crédible, sérieux, fréquentable.
Et c’est précisément là que le danger commence.
Car un pouvoir qui s’habitue à trier les sources, à classer les contenus, à restreindre l’accès, à bloquer au nom de l’urgence ou à certifier au nom de la qualité, est un pouvoir qui ne cherche plus à former des citoyens capables de juger, mais des usagers encadrés, assistés, prémâchés.
La réponse anarchiste devrait pourtant être simple :
oui, les algorithmes sont toxiques ;
oui, les plateformes capturent l’attention ;
oui, la désinformation existe ;
mais non, la solution n’est pas de remettre à l’État, à ses juges, à ses experts ou à ses labels le soin d’organiser pour nous le périmètre du pensable.
Éduquer serait plus difficile.
Former à l’esprit critique serait plus long.
Donner aux individus les moyens de comprendre les mécanismes de manipulation serait moins spectaculaire.
Alors le pouvoir choisit ce qu’il choisit toujours : encadrer plutôt qu’émanciper.
Le service public n’est pas le public
L’un des plus gros mensonges de notre époque est sans doute celui-ci : faire passer un appareil d’État pour une propriété collective.
Parce qu’un média est financé par l’argent public, on voudrait nous faire croire qu’il appartient au public.
Parce qu’il porte l’étiquette “service public”, on voudrait nous faire croire qu’il travaille naturellement pour tous.
Parce qu’il ne relève pas directement d’un propriétaire privé, on voudrait nous faire croire qu’il échappe par miracle aux logiques de pouvoir.
Mais un service public piloté d’en haut, dirigé par des cercles de pouvoir, arbitré par des nominations opaques, orienté par les sensibilités du régime et protégé par une caste politico-médiatique n’est pas le public.
C’est un appareil.
Un appareil d’État financé par tous et conduit par quelques-uns. La présidence de France Télévisions, par exemple, est désignée par l’Arcom, qui a reconduit Delphine Ernotte pour cinq ans le 14 mai 2025. (Arcom)
Le public paie, mais il ne décide pas.
Le public regarde, mais il ne programme pas.
Le public subit, mais il ne contrôle ni les priorités, ni les angles, ni les choix de fond.
Et lorsqu’il conteste, on lui répond presque toujours qu’il ne comprend pas la noblesse de la mission, la complexité des enjeux, la nécessité de préserver une information “de qualité”.
Autrement dit : tais-toi, finance, et laisse les professionnels du bien penser à ta place.
Pour des anarchistes, cela ne peut évidemment pas suffire.
Un véritable service public d’information ne devrait pas être un service d’État parlant au peuple comme un instituteur parle à une classe captive.
Il devrait être un bien commun vivant, administré par celles et ceux à qui il est censé servir.
Cela supposerait d’abord une rupture simple : sortir de la confiscation technocratique et partisane.
Un média réellement public devrait intégrer une participation directe de la population à ses grandes orientations, à sa programmation, à ses priorités et à son contrôle. Pas sous forme de gadgets consultatifs, pas sous forme de simulacres de démocratie encadrée, mais sous forme d’instances réelles, avec des membres désignés à durée limitée, pour partie élus, pour partie tirés au sort, révocables, renouvelés, et réellement représentatifs de la diversité sociale, géographique, culturelle et politique du pays.
Car si le public finance, le public doit pouvoir arbitrer.
Sinon le mot “public” n’est qu’un vernis.
Un véritable service public d’information, vu d’un point de vue libertaire, ne devrait pas être un outil de discipline idéologique ni une fabrique de conformité républicaine.
Il devrait avoir pour fonction non de dire aux gens ce qu’ils doivent penser, mais de leur donner les moyens de comprendre, de comparer, de juger, de contredire.
Cela changerait tout.
Au lieu d’avoir des plateaux saturés par les mêmes professionnels de la parole, on pourrait imaginer des formats où des points de vue réellement contradictoires sont exposés sans tribunal moral préalable.
Au lieu d’avoir des éditorialisations permanentes déguisées en neutralité, on pourrait avoir des dispositifs de clarification : qu’est-ce qui est un fait, qu’est-ce qui est une interprétation, qu’est-ce qui relève d’une hypothèse, qu’est-ce qui relève d’un choix éditorial assumé.
Au lieu d’un service public obsédé par la respectabilité du bloc central, on pourrait avoir un service public de vulgarisation populaire, capable d’expliquer simplement et sérieusement ce qui structure la vie commune : les lois, les budgets, les institutions, les conflits sociaux, les enjeux écologiques, les mécanismes économiques, les choix locaux, nationaux et internationaux.
Un véritable média public devrait rendre la vie publique compréhensible.
Pas plus sacrée.
Pas plus confuse.
Pas plus intimidante.
Compréhensible.
Par exemple, dans le cadre d’un référendum, son rôle ne devrait pas être de pousser subtilement à la “bonne” réponse, ni de sélectionner les experts qui confortent l’orientation souhaitée par le pouvoir.
Son rôle devrait être de mettre à disposition des citoyens une information claire, contradictoire, accessible, où tous les points de vue concernés sont entendus, exposés loyalement, expliqués dans leurs implications concrètes.
Non pas fabriquer le consentement, mais rendre possible un choix éclairé.
De la même manière, un service réellement public devrait comporter des chaînes, des plages horaires ou des espaces spécifiquement consacrés à l’éducation populaire, à l’apprentissage critique, à la compréhension des mécanismes médiatiques eux-mêmes.
Il devrait apprendre à lire un chiffre, à comprendre une loi, à repérer un biais, à distinguer un reportage d’un commentaire, à voir comment une information est construite.
Autrement dit : il devrait donner au public les armes pour ne pas être manipulé, y compris par lui.
Voilà ce qui serait révolutionnaire.
Non pas un média d’État qui prétend sauver les masses de leurs mauvaises fréquentations numériques.
Mais un outil commun qui aide chacun à devenir moins dépendant des prêtres de l’information.
Et il y a un autre point essentiel : un service public digne de ce nom ne devrait pas chercher à étouffer, délégitimer ou interdire les autres services d’information.
Il ne devrait pas demander l’affaiblissement des médias privés pour régner seul sur le marché du vrai.
Il ne devrait pas vouloir devenir le centre moral obligatoire du débat.
Au contraire, il devrait exister comme une proposition parmi d’autres, avec une exigence particulière de pluralisme, de clarté, d’accessibilité et d’honnêteté sur ses propres méthodes.
Autrement dit, un média public anarchiquement pensable ne serait pas un monopole.
Ce serait un contrepoids.
Un espace commun ouvert.
Un lieu où l’on éclaire sans domestiquer, où l’on informe sans dresser, où l’on expose sans censurer.
C’est là toute la différence.
Le service public actuel est souvent défendu comme s’il incarnait déjà cette promesse.
Mais il en reste très loin.
Il est trop souvent un appareil vertical, parlant au nom de tous sans être réellement gouverné par tous.
Il se présente comme universel alors qu’il reste situé.
Il se prétend neutre alors qu’il est traversé de choix, d’intérêts, de fidélités de milieu et de réflexes de pouvoir.
Il s’annonce comme un service rendu au public, alors qu’il fonctionne encore largement comme un dispositif où l’on administre le public.
Et c’est bien là le fond du problème :
ce qui manque aujourd’hui, ce n’est pas seulement plus de service public.
C’est plus de public dans ce qui se dit public.
ni vérité d’État, ni vérité de parti
La guerre des déclarations ne s’arrêtera pas demain.
La manipulation non plus.
La droite continuera d’exploiter la peur pour vendre l’ordre, l’autorité, l’obéissance.
La gauche continuera d’exploiter la morale pour vendre la vertu, le tri des consciences et l’excommunication des dissidents.
L’État, lui, continuera de rêver d’un espace public mieux tenu, mieux filtré, mieux surveillé, mieux domestiqué.
Et comme toujours, beaucoup applaudiront ces mécanismes tant qu’ils frappent d’abord le camp d’en face.
La censure devient supportable quand elle vise l’adversaire.
Le contrôle devient respectable quand il s’habille de bonnes intentions.
La propagande devient fréquentable quand elle parle notre langue morale.
C’est précisément contre cela qu’il faut tenir une ligne nette.
Nous n’avons pas à choisir entre la propagande des milliardaires et la propagande des ministères.
Nous n’avons pas à choisir entre le commentaire de cour et la parole réglementée.
Nous n’avons pas à choisir entre la vérité de parti, la vérité de rédaction et la vérité d’État.
Nous n’avons pas besoin de nouveaux tuteurs pour penser à notre place.
Nous n’avons pas besoin d’experts en respectabilité pour nous dire qui écouter.
Nous n’avons pas besoin d’autorités politiques, médiatiques ou administratives pour fixer les frontières du pensable.
Ce qu’il faut défendre, ce n’est pas une vérité officielle mieux présentée que les autres.
Ce n’est pas un monopole du vrai confié à des journalistes labellisés, à des commissaires du débat acceptable ou à des gouvernants qui se rêvent pédagogues de la foule.
Ce qu’il faut défendre, c’est la possibilité permanente de contester toutes les vérités installées.
Celles du pouvoir.
Celles des partis.
Celles des rédactions.
Celles des marchés.
Celles des appareils militants eux-mêmes.
Car la liberté ne commence pas quand on nous garantit une bonne information.
Elle commence quand personne ne peut se réserver le droit de penser pour tous.
La seule ligne qui vaille est donc celle-ci :
refuser tous les monopoles du récit,
refuser tous les clergés de l’information,
refuser que l’État se fasse arbitre du vrai,
et défendre partout la capacité des individus à comparer, contester, comprendre et juger par eux-mêmes.
Plus il y a de forces qui prétendent parler en notre nom, penser à notre place, trier pour notre bien, plus il faut défendre l’autonomie critique contre elles.
Nous ne voulons ni maîtres de l’État, ni maîtres de l’opinion.
Nous voulons en finir avec tous ceux qui prétendent administrer nos cerveaux comme ils administrent déjà nos vies.
