Venezuela : entre impérialisme cynique et complaisance idéologique
Les États-Unis n’ont jamais été des philanthropes
Il est des signes que l’on ne peut ignorer.
Il est des situations où l’indignation sélective, la paresse intellectuelle ou l’aveuglement idéologique deviennent aussi coupables que les crimes qu’ils prétendent dénoncer.
Personne de sérieux ne peut croire que la prétendue « bonté » de Donald Trump soit à l’origine de son intérêt soudain pour le Venezuela. L’histoire des interventions américaines est suffisamment documentée pour ne pas tomber dans ce piège. Derrière les discours sur la démocratie, les droits humains ou la liberté des peuples se cache presque toujours la même logique : l’exploitation des ressources, le contrôle stratégique, la préservation d’intérêts économiques et géopolitiques. Le Venezuela, avec ses réserves colossales de pétrole, ses richesses minières et son rôle central dans les routes du narcotrafic, n’échappe évidemment pas à cette règle.
Il serait donc naïf ou malhonnête de présenter l’intervention ou la pression américaine comme un acte désintéressé. Les États-Unis n’ont jamais été des philanthropes des relations internationales. Ils agissent pour eux-mêmes, comme toutes les grandes puissances impériales avant eux.
Mais reconnaître cela ne devrait jamais conduire à l’autre impasse intellectuelle, tout aussi dangereuse : soutenir, excuser ou minimiser un régime autoritaire au seul motif qu’il s’oppose aux États-Unis.
Et c’est précisément là que le discours d’une partie de la gauche, notamment autour de La France Insoumise, pose un problème majeur.
Soutenir un régime au nom de l’anti-impérialisme ?
Comment des gens se revendiquant de gauche peuvent-ils soutenir un régime qui, depuis plus de dix ans, exploite, terrorise, affame et parfois élimine sa propre population ?
Comment peut-on fermer les yeux sur la répression, la corruption massive, l’effondrement économique, l’exode de millions de Vénézuéliens, simplement parce que le régime en place se revendique « anti-américain » ?
Car enfin, de quoi parle-t-on lorsque l’on évoque le Venezuela de Maduro ?
D’un pays où l’opposition est réprimée, où les élections sont truquées ou verrouillées, où les forces armées tiennent le pouvoir, où les quartiers populaires sont contrôlés par des milices armées, où la faim est devenue une arme politique. D’un État où la violence n’est pas une dérive, mais un mode de gouvernement.
Soutenir ce régime sous prétexte qu’il « résiste à l’impérialisme américain », c’est accepter une logique profondément cynique : peu importe la souffrance des peuples, tant que l’ennemi géopolitique est le bon.
Si tel est le modèle que certains gauchistes de LFI entendent défendre, alors il est légitime de s’interroger sur les lignes politiques, morales et idéologiques de ce parti.
Glissements idéologiques et renoncements
Ces dérives ne sortent pas de nulle part. Elles s’inscrivent dans une trajectoire plus large de renoncements et de contradictions.
En quelques années, nous avons vu Jean-Luc Mélenchon (que certains surnomment ironiquement « Massimo Ier ») passer d’un soutien non dissimulé à la laïcité stricte, à une complaisance troublante envers des discours religieux conservateurs. Lui qui se présentait comme un laïcard acharné s’est montré indulgent envers les « barbus », allant jusqu’à relativiser des symboles religieux pourtant historiquement liés à l’oppression des femmes.
Le voile, nous dit-on désormais, ne serait plus un problème. Il serait même, selon certains discours, le symbole d’une « bonne entente » entre une femme et son mari. Comme si les femmes ne pouvaient exister politiquement, socialement et symboliquement qu’en tant que propriété d’un dieu ou d’un homme.
Ce glissement n’est pas anecdotique. Il révèle une vision profondément paternaliste, voire réactionnaire, masquée sous un vernis culturaliste et prétendument progressiste. On n’émancipe pas en sacralisant des rapports de domination, on les perpétue.
Et le parallèle avec le Venezuela est frappant : le même raisonnement s’applique. On excuse l’autoritarisme, la violence, la répression, tant qu’ils sont enveloppés dans un discours « anti-impérialiste ».
L’histoire, encore et toujours instrumentalisée
Les défenseurs de Maduro aiment convoquer l’histoire pour justifier leur position. On nous rappelle, par exemple, que dans les années 1940, les États-Unis sont intervenus en Europe avec le plan Marshall.
Certes. Mais ne nous y trompons pas : leur objectif principal n’était pas tant de libérer l’Europe par altruisme que d’empêcher l’URSS d’étendre son influence. Il s’agissait d’une stratégie de puissance, pas d’un acte humanitaire.
Pour autant, qui aujourd’hui oserait dire que la libération de la France et de l’Europe du nazisme fut une erreur au nom de l’anti-impérialisme américain ?
Qui oserait prétendre qu’il fallait soutenir Hitler sous prétexte que les États-Unis avaient des intérêts géopolitiques ?
L’histoire n’est jamais pure. Les alliances sont souvent sales. Mais cela ne signifie pas que tous les camps se valent moralement, ni que la souffrance des peuples soit un simple détail stratégique.
Ni Trump, ni Maduro
Oui, l’intervention américaine n’est pas une grande action de respect des peuples. Elle ne l’a jamais été, et ne le sera probablement jamais.
Mais non, Nicolás Maduro n’est pas un héros de la résistance. Il n’est à cette place que par la violence, la manipulation et la malveillance exercées contre le peuple vénézuélien.
Refuser ce faux choix est essentiel. Ce n’est pas parce que Trump est un prédateur impérial que Maduro devient un libérateur. Ce n’est pas parce que les États-Unis mentent que tous leurs adversaires disent la vérité.
La véritable position émancipatrice consiste à se tenir du côté des peuples, pas des États, pas des dictateurs, pas des puissances impériales, quelles que soient leurs couleurs idéologiques.
Rester lucides
L’avenir du Venezuela se dessinera, qu’on le veuille ou non, sous des influences extérieures et intérieures complexes. Il est donc essentiel de regarder de très près qui décidera, comment, et au profit de qui.
Mais cette vigilance doit s’appliquer à tous les acteurs, sans exception.
L’anti-impérialisme qui soutient des dictatures n’est pas une résistance, c’est une trahison.
La gauche qui excuse l’oppression au nom de la géopolitique renonce à ses propres principes.
Et face à cela, il ne reste qu’une exigence : la lucidité, même quand elle dérange son propre camp.
