Le débat autour de la loi Duplomb, qui prévoit la réintroduction d’un pesticide aux effets connus mais toujours « officiellement flous », révèle une fois de plus la fracture entre deux visions irréconciliables : celle du profit immédiat et celle du respect de la vie.
Et rien que le mot pesticide devrait déjà suffire à nous alerter.
Les arguments des « pour »
Pour ses partisans, ce poison est présenté comme une bouée de sauvetage pour l’agriculture française.
Le raisonnement est simple ou plutôt simpliste : puisque d’autres pays, européens ou non, utilisent ces produits, il faudrait que nos agriculteurs puissent aussi y avoir recours, sous peine de perdre la « compétition » mondiale.
Un alignement vers le bas, comme toujours.
Ce discours repose sur une logique déjà appliquée ailleurs :
La Chine a réduit des populations entières, comme les Ouïgours, à l’esclavage pour soutenir son économie. Devrait-on réintroduire l’esclavage en France pour permettre à nos producteurs d’avoir une main-d’œuvre gratuite ?
Attention : ici il ne s’agit pas des migrants déjà exploités dans certains secteurs de notre économie par des entreprises qui profitent de leur précarité pour les rendre corvéables à merci, en bafouant leurs droits.
Non : il s’agirait d’un véritable esclavage, où l’on parquerait des êtres humains et où l’on exigerait d’eux des heures de travail juste pour mériter un bol de soupe.
Certains États colonisent encore des territoires pour piller leurs ressources. Devrait-on, nous aussi, envoyer nos soldats envahir des terres pour « assurer notre indépendance » en ressources ?
Et là encore, il ne s’agit pas de ces délocalisations capitalistes où l’on installe des usines dans des pays pauvres, en échange d’un salaire misérable et d’une injection forcée de notre modèle économique.
Non : il s’agirait d’une invasion physique, militaire et capitaliste, destinée à arracher directement à une population ses ressources.
Ces parallèles peuvent sembler extrêmes, mais ils ne font que pousser à leur conclusion logique les arguments des défenseurs du pesticide : si d’autres le font, nous devons le faire aussi, peu importe le coût humain ou écologique.
Les arguments des « contre »
En face, il y a les opposants, qui s’appuient sur trois piliers :
La santé humaine — car ce produit est suspecté de provoquer des maladies graves, y compris chez ceux qui ne font que le consommer indirectement.
La protection de la nature — ce pesticide est un Attila pour les pollinisateurs et les oiseaux.
Le principe de précaution — qui devrait être une évidence dans un pays se disant développé.
Mais il faut aussi dire qui sont ces « contre ».
Une grande partie d’entre eux appartiennent aux partis politiques traditionnels, eux-mêmes membres et acteurs de l’Union européenne. Et là est le problème : ces opposants ne remettent pas en cause le cadre européen qui interdit toute restriction sur l’importation de produits cultivés avec ces substances.
Ils ne s’opposent pas non plus de manière visible et concrète, en tant que députés européens, à l’exploitation capitaliste de migrants comme main-d’œuvre corvéable, ni à la délocalisation et à l’hypermondialisation qui poussent les producteurs à recourir à ce genre de pratiques.
En réalité, ces « contre » ne sont pas contre le capitalisme, car c’est le capitalisme qui les fait vivre, et l’« État Europe » est leur employeur.
Leur opposition se limite donc à un discours de façade, compatible avec le système qui les nourrit.
L’obstacle européen
Et c’est là que le masque tombe :
Même si la France décidait d’interdire ce pesticide sur son territoire, elle ne pourrait pas bloquer les produits importés qui en contiennent.
Pourquoi ? Parce que l’Union européenne impose la libre circulation des marchandises.
En clair : ce qui est jugé dangereux chez nous peut parfaitement être cultivé ailleurs, puis revenir dans nos assiettes, en toute légalité.
C’est le triomphe de la mondialisation :
- Importer des biens fabriqués par des esclaves,
- Importer des produits cultivés avec des substances interdites localement,
- Et se féliciter de nos « normes élevées » tout en fermant les yeux sur leur contournement par le marché global.
Le capitalisme, toujours la même chanson
Au fond, cette histoire illustre parfaitement la logique du capitalisme mondialisé :
- On ne se demande pas si un produit est bon ou mauvais, juste s’il est rentable.
- On ne cherche pas à élever les standards, mais à aligner tout le monde sur le moins-disant social et environnemental.
- On ne protège pas la santé publique si cela menace les marges bénéficiaires.
Les néonicotinoïdes sont une caricature de ce système : interdits ici car dangereux, mais réintroduits « temporairement » sous prétexte d’urgence économique.
Et tant pis pour les abeilles, pour les oiseaux, pour les sols, pour l’eau… et pour les générations futures.
Hypocrisie made in France (et made in Europe)
Ce n’est pas la première fois que la France, l’Europe et les lobbys agricoles jouent à ce petit jeu :
- On interdit officiellement.
- On laisse importer.
- Et on se dédouane de toute responsabilité, en pointant du doigt « les règles européennes ».
Cette hypocrisie sert de paravent à une réalité brutale : le profit prime toujours.
Les agriculteurs qui défendent ces poisons ne le font pas par plaisir, mais parce que le système les enferme dans une logique de concurrence permanente.
Une concurrence qui les pousse à adopter les mêmes méthodes que les plus cyniques de leurs homologues à l’étranger, plutôt que d’imposer un modèle agricole qui respecte la vie.
Une question de choix politique
Car au fond, ce n’est pas une fatalité.
On pourrait décider collectivement :
- D’interdire définitivement ces produits.
- De bloquer l’importation de denrées cultivées avec ces substances.
- De soutenir massivement la transition vers une agriculture sans intrants chimiques dangereux.
Mais pour ça, il faudrait rompre avec la logique actuelle où la « compétitivité » passe avant la santé, la nature et la dignité humaine.
Le ver est dans le fruit… et dans le système
Le scandale de la loi Duplomb n’est qu’un épisode d’une histoire plus vaste : celle d’un capitalisme qui transforme tout — terre, eau, corps humains — en marchandises à exploiter jusqu’à l’épuisement.
On l’a vu avec l’esclavage moderne, avec la colonisation, avec l’exploitation des travailleurs précaires.
On le voit aujourd’hui avec la destruction des sols, la disparition des pollinisateurs et l’empoisonnement généralisé.
Il n’y a pas de compromis possible : soit on choisit la vie, soit on choisit le profit.
Et tant que ce sont les multinationales et les marchés qui dictent la loi, ce choix ne sera jamais fait en faveur de la vie.
Conclusion
La loi Duplomb est une illustration limpide de la dérive dans laquelle nous sommes :
- On sacrifie la santé publique à l’autel de la compétitivité.
- On utilise la mondialisation comme excuse pour importer ce qu’on interdit localement.
- On laisse le capitalisme décider de ce qui est acceptable, même quand cela tue.
Il est temps de rappeler une évidence : ce n’est pas parce qu’une pratique existe ailleurs qu’elle doit exister ici.
Sinon, demain, au nom de la concurrence, on réintroduira l’esclavage, la colonisation et pourquoi pas le travail des enfants.
Et à ce moment-là, la question ne sera plus de savoir si on veut encore des abeilles, mais si on veut encore des humains.

