… mais nous sommes assez pour commencer
On nous demande souvent : « Combien sommes-nous ? » Comme si la question du nombre suffisait à déterminer notre capacité à agir.
Je ne sais pas à quel pourcentage d’anarchistes certain·es songent, mais je doute que nous soyons si nombreux que cela.
Assez pour former une société alternative ? Probablement pas.
Assez pour renverser seuls la machine ? Non plus.
Mais ce constat n’est pas une fatalité : c’est le point de départ d’une stratégie réaliste.
Oui, nous sommes nombreux·ses à souffrir de ce système. Mais souffrir ne fait pas automatiquement de quelqu’un un·e anarchiste. Le malheur et l’oppression ne se transforment pas spontanément en conscience politique ou en désir d’émancipation. Dans cette société écrasée par une minorité de puissants, les victimes viennent de tous horizons, parfois même de camps antagonistes. On peut être exploité·e par le même patron et voter pour son parti. On peut être humilié·e par l’État et malgré tout se réfugier dans ses bras.
Voilà la dure réalité.
Unir sans uniformiser
Ce système ne tombera pas par miracle. Croire que l’injustice finira d’elle-même, c’est entretenir un vœu pieux.
Même si nous partageons une certitude : cela ne peut pas durer. Alors il nous faut trouver le levier qui rassemble, le point d’appui qui permette de faire basculer cette montagne.
Ce point d’accord, ce point d’ancrage, ne sera pas une idéologie pure et parfaite que tout le monde embrassera du jour au lendemain. Il devra être concret, clair et partagé : refuser collectivement que cette élite continue de décider pour nous.
Nous ne demandons pas la charité : nous exigeons l’égalité dans les décisions qui concernent nos vies.
Nous voulons rompre avec cette organisation où une poignée de bourgeois·es — politiques, patrons, juges, faiseurs de lois façonnent la société à leur seul profit, tandis que nous trimons pour survivre.
C’est là notre force potentielle :
Pas dans la pureté idéologique, mais dans l’unité des exploité·es contre leurs exploiteurs.
Je me souviens de la création du SCALP, il y a maintenant quarante ans. Nous n’étions que quatre au départ, pas d’accord sur tout, venant d’univers politiques parfois très éloignés. Pourtant, malgré nos différences, nous avons trouvé un terrain d’entente solide : la lutte contre Le Pen et ce qu’il incarnait.
C’est sur ce point précis que nous avons bâti nos premières actions.
Avec le temps, les divisions sont venues, les chemins se sont séparés, mais l’esprit du SCALP est resté. Ce qui nous poussait à agir alors la conviction qu’on peut frapper fort même à peu reste valable aujourd’hui.
La leçon est simple : il ne s’agit pas d’effacer nos désaccords, mais de trouver ce socle commun qui permet d’agir ensemble.
À l’époque, c’était la lutte antifasciste. Aujourd’hui, cela doit être plus large : non seulement lutter contre l’État, le capitalisme et les fascistes, mais aussi affirmer ce pour quoi nous nous battons l’entraide, l’autogestion, la liberté collective.
C’est ce point précis, clair, qui peut nous rassembler et nous permettre de frapper ensemble, quelles que soient nos étiquettes politiques de départ.
Pragmatisme et lucidité
Nous devons être pragmatiques, car l’ennemi, lui, l’est.
La bourgeoisie qui nous gouverne a perfectionné l’art de diviser : opposition ville-campagne, jeunes-vieux, Français-étrangers, salarié·es-chômeur·ses, droite-gauche.
Tout est bon pour éviter que les « sans dents » se reconnaissent comme frères et sœurs de lutte.
C’est à nous de refuser ces lignes de fracture imposées. Cela signifie accepter que des personnes issues d’univers totalement différents idéologiques, culturels, sociaux puissent se parler, se comprendre, et agir ensemble.
Nous n’aurons pas besoin d’être d’accord sur tout pour renverser ce système : il faudra d’abord le mettre à bas.
Ce n’est qu’ensuite, dans un cadre libéré de la domination, que nous pourrons débattre et décider collectivement comment satisfaire ou non les besoins et désirs de chacun·e.
Non pas en gommant nos différences, mais en les dépassant dans un but commun :
Abattre la domination d’une minorité sur la majorité et ouvrir un espace où toutes et tous pourront enfin décider pour eux-mêmes.
Plus jamais représentés
Il faut arrêter de donner notre parole à ces guignols qui ne nous représentent pas. Je ne dis pas « ne nous représentent plus », car en vérité ils ne nous ont jamais représenté·es.
Leur fonction n’a jamais été de défendre l’intérêt général, mais d’assurer la pérennité de l’ordre social qui les nourrit. Le Parlement n’est pas l’assemblée du peuple ; c’est la vitrine démocratique d’une dictature économique.
Leur jeu est rodé : promesses creuses, fausses oppositions, indignations sélectives, coups de théâtre médiatiques…
Et pendant que nous débattons de leurs petites phrases, ils votent les lois qui nous lient les mains.
Se réapproprier nos vies
Notre objectif est clair : que plus jamais cette élite ne décide où marcher, comment marcher, avec qui marcher.
Que plus jamais un gouvernement, un patron ou un tribunal ne nous dicte comment vivre.
Nous voulons reprendre en main notre avenir, décider collectivement de ce que nous faisons de nos vies, de notre production, de notre entraide, de notre citoyenneté.
Cela ne passera pas par un changement de visages au sommet, mais par la destruction du système qui permet qu’il y ait un sommet.
Nous voulons mettre fin à l’idée même qu’un seul, ou qu’une poignée, puisse détenir du pouvoir sur la masse.
Le temps de l’action
Peut-être que le 10 septembre sera un point de départ.
Peut-être que ce sera un autre jour. Peu importe la date : ce qui compte, c’est que nous nous organisions dès maintenant.
Organiser, ce n’est pas seulement manifester ou faire grève. C’est créer, ici et maintenant, des réseaux d’entraide, de production collective, d’éducation populaire.
C’est retirer, morceau par morceau, notre dépendance à l’État et au marché. C’est bâtir, en parallèle de la lutte, l’embryon d’une société libre.
Nous devons frapper le système là où il est vulnérable : sa dépendance à notre travail, à notre consommation, à notre obéissance.
Ne plus travailler pour eux, ne plus acheter leurs produits, ne plus suivre leurs règles absurdes c’est là que réside notre véritable pouvoir.
Vers l’horizon libertaire
Soyons clairs : ce combat ne sera pas un défilé joyeux vers l’utopie. L’élite ne se laissera pas détrôner par de beaux discours ou par une journée symbolique. Elle utilisera la force, la propagande, la peur.
Elle tentera de nous diviser, de nous corrompre, de nous écraser.
Mais nous avons un avantage qu’ils ne peuvent pas acheter : la solidarité. Une solidarité qui ne s’achète pas, ne se vend pas, ne se décrète pas, mais se construit dans l’action commune. Une solidarité qui transcende les étiquettes pour défendre une idée simple : personne ne doit commander sur les autres.
Notre horizon, c’est une société où la décision est entre les mains de celles et ceux qui vivent les conséquences de cette décision. Une société où la production est gérée par celles et ceux qui la créent. Une société où l’entraide remplace la concurrence, où la liberté de chacun·e est garantie par l’égalité de tou·tes.
Conclusion : commencer malgré tout
Oui, nous ne sommes pas majoritaires. Oui, la route est longue.
Mais l’histoire n’a jamais attendu que les idées soient majoritaires pour se mettre en marche. Les révolutions commencent toujours par des minorités déterminées, qui ont su rallier les masses autour d’actions concrètes.
Ce que nous devons mettre en place, quel que soit notre bord initial, c’est la destruction de ce système et l’édification d’un autre : horizontal, solidaire, autogéré. Ce n’est pas un rêve lointain, c’est une nécessité vitale.
Et comme toujours, il n’y a qu’un moment pour commencer : maintenant.
Le 10 septembre, nous refusons de jouer leur jeu.
Nous ne voulons plus être des spectateurs d’une pièce écrite par d’autres. Nous exigeons la mise en place d’assemblées populaires et de référendums réels, où les décisions partent de la base et non d’un sommet hors de portée.
Nous voulons décider, ensemble, de ce qui nous concerne.
Nous ne voulons plus subir les choix d’une minorité qui vit de notre travail et parle en notre nom.
Le 10 septembre :
On refuse de jouer leur jeu !
Assemblées populaires, référendums réels :
On décide, on ne subit plus !

