Mémoire de Kronstadt et de l’Espagne 1936

que vaudrait une alliance avec LFI ?

L’histoire n’est jamais un simple miroir, mais elle offre des avertissements.

Quand aujourd’hui certains camarades évoquent une possible alliance avec La France insoumise (LFI), il est nécessaire de convoquer deux expériences qui hantent encore la mémoire révolutionnaire :

Kronstadt (1921) et la révolution espagnole (1936-37).
Dans les deux cas, les révolutionnaires qui avaient cru possible un compromis avec une force politique « amie » ont fini écrasés, au nom de l’unité ou de la raison d’État.

Kronstadt : l’État « révolutionnaire » contre ses propres marins

En 1921, les marins de Kronstadt, anciens soutiens de la révolution bolchevique, se soulèvent pour réclamer la liberté des soviets, la fin du parti unique et la libération des prisonniers politiques. Leur mot d’ordre : «

Tout le pouvoir aux soviets, pas aux partis ! ».

La réponse des bolcheviks fut implacable : Trotski et Lénine ordonnèrent l’assaut, accusant les insurgés d’être des agents blancs. Kronstadt fut noyée dans le sang.
La leçon est claire : dès qu’un État, même se prétendant « ouvrier », se sent menacé par l’autonomie populaire, il choisit la répression plutôt que le dialogue.

Espagne 1936 : la révolution sacrifiée sur l’autel de l’unité antifasciste

En Espagne, au lendemain du coup d’État franquiste, la CNT-FAI et les comités ouvriers lancent une véritable révolution sociale : collectivisations, milices, autogestion. Mais rapidement, au nom de « l’unité antifasciste », la direction de la CNT-FAI accepte de participer au gouvernement républicain.

Ce choix ouvre la voie à la reconquête progressive de l’État par les staliniens et les républicains bourgeois. Le POUM, accusé de trahison, est liquidé. Les journées de mai 1937 à Barcelone marquent le coup d’arrêt de la révolution, écrasée de l’intérieur au nom du « réalisme » et de la discipline antifasciste.

Aujourd’hui : l’hypothèse d’une alliance avec LFI

Face à la montée de l’extrême droite et à la violence du néolibéralisme, certains à gauche avancent l’idée d’un front commun avec LFI. La tentation est grande : LFI occupe l’espace médiatique, fédère une colère sociale, et promet une rupture avec le macronisme.

Mais qu’apporterait une telle alliance aux révolutionnaires libertaires ?

  • Similitudes avec Kronstadt : comme les bolcheviks en 1921, LFI prétend représenter « le peuple », mais à travers le prisme d’un parti et d’un chef. Toute contestation autonome de ce pouvoir risquerait vite d’être qualifiée de « division » ou d’« aide à l’extrême droite ».
  • Similitudes avec 1936 : comme la CNT-FAI entrant au gouvernement, une alliance avec LFI serait justifiée au nom de l’urgence et du danger fasciste. Mais elle impliquerait d’accepter les règles du jeu institutionnel, de suspendre les dynamiques d’autogestion et de lutte directe, et de remettre nos forces à une logique parlementaire.

Le nœud supplémentaire : Palestine et islamisme

Un élément actuel renforce encore le danger. Dans sa volonté de se poser en porte-voix des opprimés, LFI multiplie les prises de position pour la cause palestinienne.
C’est une nécessité : il faut défendre le droit du peuple palestinien à exister libre, sans occupation ni apartheid. Mais LFI brouille volontairement les lignes, en refusant de distinguer entre :

  • le soutien légitime à une Palestine libre, laïque et émancipée,

  • et l’appui implicite à des forces islamistes réactionnaires qui veulent imposer une domination religieuse et autoritaire.

Cette ambiguïté ouvre la porte à un risque de débordement islamo-fasciste, où une juste cause nationale est instrumentalisée par des forces théocratiques, au détriment des femmes, des minorités, des classes populaires et de toute perspective émancipatrice.
En choisissant la confusion plutôt que la clarté, LFI prend le risque d’entraîner ses alliés sur un terrain où la lutte anti-impérialiste se confond avec la complaisance envers des intégrismes.

Conséquences possibles

  1. Neutralisation des mouvements sociaux : tout comme la participation de la CNT au gouvernement a paralysé les comités ouvriers, une alliance avec LFI canaliserait les colères vers les urnes et les débats parlementaires.

  2. Répression des dissidences : si demain des mouvements autonomes sortent du cadre voulu par LFI (occupations, blocages, actions directes), ils risqueraient d’être stigmatisés comme « diviseurs » ou « provocateurs », exactement comme Kronstadt fut traité de « complice des Blancs ».

  3. Perte d’indépendance politique : en troquant l’autonomie contre une place dans un front électoral, les anarchistes s’exposeraient au même dilemme que la CNT-FAI en 1936 : trahir leurs principes pour sauver une unité illusoire.

Glissement identitaire : le flou de LFI sur la question religieuse et sur la distinction entre émancipation et islamisme peut ouvrir la voie à des dérives islamo-conservatrices, voire islamo-fascistes, qui parasitent la cause palestinienne et divisent profondément les luttes.

Un combat anarchiste légitime face à la logique électoraliste

Le rejet de toute alliance avec LFI ne relève pas d’un repli sectaire.

Au contraire, il s’inscrit dans un combat anarchiste légitime contre toutes les formes de domination. Ce combat rejette le racisme et le fascisme de l’extrême droite, mais aussi le racisme d’État et les ambiguïtés de LFI qui, sous couvert d’antiracisme, flirtent avec des forces réactionnaires.

Au-delà des positionnements idéologiques, c’est le combat électoraliste et antidémocratique lui-même qui doit être visé.

LFI, à l’instar des macronistes et de l’extrême droite, accepte et joue le jeu d’un système qui enferme les individus et les mouvements sociaux dans le cadre de l’État bourgeois.

Ce système ne peut qu’être un adversaire, car il vise à neutraliser les dynamiques d’émancipation et d’autonomie au profit de la conquête et de l’exercice d’un pouvoir centralisé.

L’histoire de Kronstadt et de l’Espagne nous rappelle que le véritable ennemi n’est pas uniquement le parti adverse, mais l’État lui-même, instrument de la domination bourgeoise et de la répression des classes populaires et de leurs revendications.

L’histoire comme avertissement

Ni Kronstadt ni l’Espagne de 1936 ne peuvent être reproduits à l’identique. Mais leur logique demeure : toute alliance organique avec une force qui vise le pouvoir d’État mène tôt ou tard à la subordination des révolutionnaires, et souvent à leur répression.

LFI, malgré son vernis radical, reste une machine électorale centralisée, qui ne cherche pas à abolir l’État mais à l’occuper. Et ses ambiguïtés sur la religion et la Palestine risquent d’ajouter à la compromission une confusion idéologique dont la droite et l’extrême droite seront les seules bénéficiaires.

La mémoire de Kronstadt et de Barcelone nous rappelle une chose essentielle :

 l’autonomie du mouvement révolutionnaire n’est pas négociable.

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